Après les coupures d’Internet, la tendance est aux ralentissements

Berhan-Taye
Berhan Taye, 2019. (CC-BY-SA 4.0.)

« Imaginez-vous dans un avion. Vous ne savez pas quand vous arriverez. Vous êtes coincé dans les airs jusqu’à ce que le pilote décide d’atterrir. » Voilà comment Berhan Taye d’Éthiopie décrit l’étrange flou qui règne lors d’une coupure d’Internet. Elle dirige la campagne #KeepItOn d’Access Now, qui rassemble une coalition d’organisations qui visent à garantir un Internet ouvert et accessible.

Partout, les coupures de réseau augmentent. En 2018, Access Now a répertorié 188 blocages d’Internet à travers le monde, soit plus du double qu’en 2016. La plupart des coupures concernent l’Afrique et l’Asie. Le pays le plus touché est l’Inde.

Les justifications officielles vont de la répression du terrorisme, de l’agitation sociale ou de fausses rumeurs politiques à la lutte contre la tricherie lors des examens scolaires. Cependant, il arrive également que les autorités nient simplement le blocage ou n’offrent aucune explication. Chaque situation est différente, mais toute coupure d’Internet constitue une violation des droits des personnes concernées. Au Cameroun, le gouvernement a complètement bloqué l’accès des régions anglophones aux médias sociaux pendant 230 jours. Au Tchad, les citoyens ne peuvent pas accéder librement à Whatsapp, Facebook et Twitter depuis près d’un an.

Berhan Taye explique que, dernièrement, les gouvernements, la police et les autorités locales emploient des méthodes plus stratégiques pour empêcher les internautes de se connecter, par exemple en substituant aux coupures les ralentissements, afin de brouiller davantage les responsabilités.

À quoi ressemble le quotidien pendant une coupure de réseau ?

Avec #KeepItOn, nous avons commencé à recueillir et à partager des témoignages personnels au sujet des coupures d’accès à Internet, parce que certains ont de la difficulté à saisir les répercussions humaines. Les blocages d’Internet ne se produisent pas seulement un jour comme un autre. Généralement, ils surviennent dans le cadre de violences liées à une élection, de manifestations ou de situations d’urgence. Voilà, une raison parmi d’autres, qui explique pourquoi ils peuvent donner lieu à des expériences traumatisantes. Nous avons, par exemple, entendu des récits de personnes en République démocratique du Congo, qui n’ont pas été en mesure de vérifier si les membres de leur famille étaient vivants. Nous connaissons également des cas, au Cameroun, où des médecins qui travaillaient avec l’Organisation mondiale de la santé donnaient des conseils médicaux d’urgence aux patients depuis WhatsApp. Sans Internet, ils perdaient soudainement la possibilité d’offrir leur expertise.

Pendant les périodes de blocage, la population subit plus que de simples inconvénients au travail, à l’école ou à la maison. Leur vie peut se trouver en danger. Au Pakistan, une femme a été renversée dans la circulation par un chauffard. Elle a essayé d’appeler les services d’urgence, mais l’ensemble du réseau mobile était coupé. Elle s’est évanouie et a failli se vider de son sang. Pouvez-vous imaginer ce qu’elle a dû ressentir ?

Comment les autorités bloquent-elles Internet avec plus de précautions ?

Si nous prenons l’exemple de l’Éthiopie, mon pays d’origine, la première fois qu’Internet a été coupé, nous pouvons considérer qu’ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Ils ont coupé la totalité du réseau. La méthode était démesurée et le coût économique énorme. La fois suivante, ils ont donc décidé de bloquer uniquement les données mobiles, car la fermeture des services à large bande touche davantage les entreprises.

Les gouvernements comprennent aussi qu’ils peuvent limiter le blocage à une ville ou à une région. Ce procédé s’utilise fréquemment au Pakistan et en Inde. Les coupures à l’échelle nationale se produisent plus rarement. Et, lorsqu’elles concernent un quartier ou une petite ville, il est plus difficile de les documenter.

Rendre les coupures plus difficiles à documenter semble être la principale raison pour laquelle de nombreux gouvernements préfèrent désormais simplement ralentir la connexion Internet. Il arrive qu’elle soit si lente que la publication d’une photo sur Twitter nécessite une journée entière et qu’il soit toujours très difficile de déterminer si le problème découle d’une manipulation intentionnelle. En effet, au Togo ou au Cameroun, des pays qui ne disposent pas des meilleures infrastructures, une telle situation peut se produire si la bande passante traverse un mauvais jour.

Pour la communauté mondiale des technologues qui cherchent à repérer, mesurer et analyser les coupures, les ralentissements représentent un défi particulièrement complexe. Nous pouvons souvent utiliser les données de l’Open Observatory of Network Interference (OONI) pour confirmer si un site web est bloqué ou si une coupure a eu lieu, mais il est beaucoup plus difficile de vérifier si un ralentissement délibéré se produit.

Quelles mesures prendre pour régler ces problèmes ?

Ce qui m’empêche de dormir, ce sont les coupures que nous ne sommes pas en mesure de documenter ou dont nous ne comprenons pas les causes. Surtout, lorsque nous savons que blocage d’accès Internet et violations des droits de l’homme vont de pair. Parfois, des situations pour lesquelles nous échouons à documenter des coupures causent des violations flagrantes des droits humains. Voilà pourquoi nous avons également besoin qu’un plus grand nombre de sociétés technologiques participent aux efforts de détection et de documentation. Google et Facebook sont les premiers à identifier des coupures de réseau, puisque pratiquement tout le monde utilise leurs services. Je pense qu’ils pourraient se montrer plus ouverts et partager des données sur les coupures avec nous, et avec les gens du monde entier.

Qu’est-ce qui vous préoccupe le plus à propos des blocages de l’accès Internet ?

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